Commentaire du livre “La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre” de Yves Lacoste

Yves Lacoste (Fès, Maroc, 1929) est géographe et historien français. Professeur agrégé à la Sorbonne et spécialiste dans le domaine du sous-développement, qu’il a traité dans les ouvrages comme Les Pays sous-développés (1965) et Géographie du sous- développement (1959). Il est l’auteur notamment, de Unité et diversité  du  tiers monde (Maspero, 1980), du Dictionnaire de géopolitique (Flammarion, 1996), ou encore de L’Eau dans le monde. Les batailles pour la vie (Larousse, 2007).

Figure de proue de la géographie radicale, Y. Lacoste a rejeté dans une perspective marxiste la géographie traditionnelle, qu’il définit comme une géographie mystificatrice, au service du système et incapable de répondre aux nouveaux défis du monde contemporain. Il a également réaffirmé l’épistémologie des études géographiques et a incité la critique de ses bases idéologiques dans des œuvres comme La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre (1976). Dans la revue Hérodote, qu’il a gérée depuis sa création (1976), il a défendu sa propre proposition méthodologique.

Résumé

L’auteur mettait en place en 1976 une critique caustique de la géographie à travers cet ouvrage. La cible substantielle de Lacoste était de faire éclater une polémique bruyante afin que son travail ne passât pas aperçu. Celle-ci fut pleinement centrée à l’époque sur l’idée «La géographie sert, d’abord, à faire la guerre». Avec ces mots, qu’il réitère tout au long de son ouvrage, Lacoste attire l’attention sur le fait que la géographie est un savoir stratégique étroitement lié à un ensemble de pratiques politiques et militaires qui permettent de mieux contrôler les hommes sur lesquels l’Etat exerce son autorité.

Dans  l’ouvrage  l’auteur  distingue  notamment  deux  types  de  géographies  :  la géographie des « officiers » et celle des « professeurs » nées respectivement, selon Lacoste, depuis qu’existent des appareils d’Etat (446 avant J.C.) et dans le 19ème siècle avec les travaux d’Alexandre von Humboldt (1769-1859).

L’ouvrage est aussi inclusif d’un épilogue où l’auteur appelle à développer une géographie radicale et combattive, école à laquelle se rattache traditionnellement Lacoste.

En outre la réédition de 2012 ci-analysé présente une préface et plusieurs commentaires de Lacoste afin de contextualiser sa thèse pour les temps nouveaux.

La géographie « des officiers »

Selon Lacoste, la carte géographique a été établie « par les officiers et pour les officiers » en tant que moyen d’élaboration de stratégies et tactiques afin de dominer l’espace, laquelle production longue et couteuse peut être réalisée seulement par la machine étatique.

Lacoste remarque l’importance de savoir comment interpréter une carte, car elle nous permet simultanément d’interpréter l’espace et d’agir en conséquence.

Pour corroborer cette thèse, il porte attention à l’enquête mené par lui-même en août 1972 au Nord-Vietnam sur la campagne de bombardements mise en place par l’aviation américaine dans les années 65, 66, 67 et 72 sur les digues du fleuve Rouge. Il a démontré que ceux-ci ne relevaient pas du tout du hasard mais s’appuyaient sur des connaissances géographiques précises. Selon son étude, l’objectif réel était de provoquer la submersion de villages entiers et de menacer le plus grand nombre de vies humaines.

En outre, selon Lacoste les différentes échelles d’analyse géographique, militaire, politique, financière, forment la soi-disant « géographie des états-majors », qui s’étend depuis celle des armées jusqu’à celle des grands appareils capitalistes (pour Lacoste, les « grandes firmes et banques qui décident de la localisation et délocalisation de leurs investissements aux plans régional, national et international »).

Cette géographie des états-majors est ignorée par tous ceux qui n’ont font pas partie, et donc par la « population commune ».

Afin de valider sa thèse, Lacoste nous montre plusieurs exemples d’utilisation de la géographie à des fins stratégiques et de restrictions de celle-ci : les pays socialistes, où les cartes à grande échelle ne sont que dans des mains «sûres», notamment les inspecteurs de police et les officiers de l’armée ; le Tiers-Monde, où dans de nombreux endroits la vente de toute cartographie à grande échelle a été interdite, afin de maintenir le pouvoir lorsque les tensions sociales sont sur le point d’exploser; la guérilla, une forme de combat qui base son efficacité sur une excellente connaissance du terrain à petite échelle, bien qu’il faille reconnaitre ses graves lacunes dans la planification stratégique d’une certaine envergure; et également l’utilisation du même rôle stratégique de la géographie dans le domaine socio-politique, et surtout économique, avec un accent particulier sur le cas du système capitaliste (le capitalisme dans la région de Lyon dans l’industrie de la soie, la révolution industrielle britannique et la ville industrielle, et la mobilité des entreprises capitalistes).

La géographie des « professeurs »

Voyant l’importance de la géographie, selon Lacoste il y a l’intérêt des élites (ou, à défaut, des échelons supérieurs de l’État) à préserver le monopole de la connaissance de sa valeur stratégique réelle. Par conséquent, à la suite de cet égoïsme élitiste, une banalisation de la géographie comme science se déroule dans l’enseignement en général, ce qui réduit son rôle à une simple énumération de toponymie politique et physique, étude des climats, etc. Celle-ci cache la véritable profondeur épistémologique de la géographie, néglige toute étude de ses applications pratiques, et suggère que sa seule fonction, peut-être aujourd’hui est d’instiller le nationalisme chez les étudiants des Etats respectifs.

Ainsi, les Etats plus forts auraient artificiellement créé une géographie médiocre à livrer dans les salles de classe, afin de maintenir la société civile à l’écart des méthodes géographiques plus avancées. Lacoste est convaincu qu’on est tous systématiquement trompés par des manipulateurs académiques pour ne pas évoluer dans notre méthodologie géographique et, par conséquent, ne pas utiliser la géographie des puissances majeures. Lisons ses mots :

Non seulement cette géographie des professeurs est coupée des pratiques politiques et militaires comme des décisions économiques (car les professeurs n’y participent point), mais elle dissimule aux yeux du plus grand nombre l’efficacité de l’instrument de pouvoir que sont les analyses spatiales.

Ainsi, on a constaté de graves lacunes dans l’éducation concernant la géographie autant à niveau scolaire qu’universitaire, et ce qui c’est pire, l’absence de débat entre les géographes eux-mêmes.

L’auteur s’arrête aussi sur l’analyse de la très en vogue, dans son temps, New Geography ou « géographie appliquée », en soulignant que ce mouvement a fait en sorte que la recherche géographique soit considérée (enfin) comme indispensable.

La New Geography a la grande valeur de produire une rupture dans le discours traditionnel, littéraire et subjectif de la géographie et de céder la place au rang des sciences exactes. La grande quantité de données nécessite une présentation statistique de ses études et, en même temps, elle «séduit» le géographe par la chance de cesser d’être professeur, pour devenir chercheur. Ce mouvement a entraîné que, du fait du financement limité et de la difficulté d’obtenir de données par les universités, les géographes exerceront leur travail soumis aux “centres du pouvoir d’Etat” (aujourd’hui aussi du privé). Ainsi leurs études et, surtout, leurs résultats (connaissance) sont confisqués et enregistrés par leurs financiers.

Ce  type  de  géographie  convertit  le  géographe  en  un  employé,  et  souvent  il  est inconscient des conséquences de son travail.

Les critiques contre Vidal de la Blache et le marxisme

L’idée d’Yves Lacoste et de ses disciples, selon laquelle une puissance cachée nous a offert du savoir géographique grossier, alors que la géographie avancée a été développée par les puissances mondiales avait une raison et elle se retrouve dans la grande importance dédiée en France à Paul Vidal de la Blache, considéré le «père» de l’école géographique française, contre le discrédit d’Elisée Reclus.

Lacoste critique fortement les méthodes vagues et ambiguës de Vidal de la Blache, qui n’a jamais donné lieu à l’élaboration d’une géographie théorique, et déplore l’écartement d’Elisée Reclus et de son analyse. Lacoste affirme que la «géographie régionale» de l’école vidalienne a contribué à la dépolitisation du discours géographique, en soutenant que cette méthode, manquant également de rigueur en ce qui concerne les régions choisies, empêche de saisir efficacement les caractéristiques spatiales des réalités économiques, politiques et sociales.

Selon cette école, le géographe n’a rien d’autre à faire que d’observer une partie de l’espace et lire “The Great Open Book of Nature”, en ignorant les problèmes d’analyse à différentes échelles imposées par la réalité.

Une accusation dont Lacoste admit plus tard la sévérité après avoir découvert, comme il le rappelle dans la postface de la deuxième édition (et non sans surprise), La France de l’Est, un ouvrage où Vidal de La Blache aborde justement les problèmes sociaux, économiques et politiques de son temps.

A mi-chemin du livre, l’auteur entre aussi dans l’analyse marxiste de la géographie en mettant en exergue que cette idéologie manque d’une base spatiale et que son discours est toujours historique, centré sur l’analyse temporelle des rapports de production et des luttes de classes. Sa valeur est que les géographes marxistes ont contesté et critiqué les limites de la géographie vidalienne (bien que, selon Lacoste, ils finissent par la couronner, à cause de cette déviation fondamentale).

Comme l’indique Lacoste, Marx, en présentant un grand intérêt pour les questions sociales, négligeait complètement l’étude de l’espace et ne le prenait pas en compte en tant qu’élément essentiel dans ses œuvres. Mais Lacoste non seulement critique Marx à cet égard, mais dénigre aussi les philosophes et les historiens faisant généralement la même omission de la question :

Comment les historiens et tous ceux qui sont confrontés au problème de l’État ne se sont-ils pas rendu compte que la géographie appréhende elle aussi l’État, par une de ses caractéristiques essentielles, sa structure spatiale, son étendue, ses frontières ?

Les solutions

Pour solutionner tous les défauts de la géographie comme science et mettre fin au monopole de sa connaissance et de son utilisation comme instrument de pouvoir, Lacoste propose de remédier aux carences éducatives en termes de géographie, tant au niveau scolaire qu’au niveau universitaire. Cela en conjonction avec la facilitation de l’accès à l’information géographique ou son rendu publique, car il n’est pas envisageable que les principaux touchés ou les objets d’étude manquent d’information. Les deux premières solutions proposées par Lacoste envisageaient : l’introduction plus fréquente de la composante politique dans le raisonnement géographique scolaire et le renforcement des échanges et des débats dans la géographie universitaire. Celles-ci représentent la continuité logique de la critique constructive de Lacoste.

En ce qui concerne la troisième solution, la démocratisation de la géographie « des officiers », l’auteur appelle les géographes à prendre conscience de leurs responsabilités envers les hommes et les femmes qui font l’objet de leurs études.

Il faut faire comprendre aux gens que, lorsqu’ils sont à un endroit, ils ne sont pas dans une seule case, dans une seule « région ». Cet endroit relève d’un grand nombre d’ensembles spatiaux très différents les uns des autres […]

Strictement liée à ça, Lacoste décrit une méthodologie basée sur des couches d’informations superposées, une abstraction qui configure la réalité, qu’il a désigné sous le nom de diatope, « associant le préfixe grec dia (à travers) et le mot topos (lieu) pour indiquer la combinaison, à travers différents lieux, de plusieurs niveaux d’observation géographique ». Ainsi, l’auteur explique qu’on doit considérer les multiples représentations spatiales (au niveaux local, régional, national) comme d’autres nombreux ensembles et sous-ensembles ayant respectivement une configuration spatiale.

Par exemple, la vallée où se trouve Jérusalem est notamment sous la protection du Pentagone, c’est-à-dire sous la surveillance d’un ensemble militaire de dimension planétaire (premier ordre, dizaines de milliers de km), qui protège contre d’éventuels tirs de fusées iraniennes dont le rayon d’action est de plusieurs milliers de kilomètres (ensemble du deuxième ordre). Cette méthode d’analyse, dont on s’étonne qu’elle ne soit pas apparue auparavant, trouve en effet de multiples applications.

Par conséquent, Lacoste réitère que la population doit savoir comment développer sa propre connaissance spatiale, ainsi comme il a été nécessaire pour les gouvernements que ses populations sachent lire et écrire, la capacité de lire des cartes géographiques devrait se diffuser en raison des exigences actuelles de la pratique sociale.

Commentaire

Le livre est écrit d’une manière simple, ce qui facilite sa lecture et sa compréhension, l’ordre suivi est approprié et les titres des chapitres sont explicites à l’égard de ses contenus.

L’auteur, à cause de la date à laquelle il écrit cet ouvrage, n’analyse pas d’autres situations qui se sont produites dans le monde depuis le début des années ‘80, comme la libéralisation des marchés, la privatisation des entreprises, la réduction des Etats en matière économique et les conséquences territoriales des politiques appliquées par le système néolibérale.

Malgré cela Lacoste explique que « Tant de choses ont tellement changé dans le monde et dans les façons de les voir, qu’il aurait fallu complètement le réécrire […] La solution fut de compléter chacun des chapitres de l’édition initiale par quelques pages nouvelles pour dire quels sont les commentaires, les critiques et les autocritiques que je fais aujourd’hui. »

Cependant, sa description de la crise (les inégalités de la globalisation) est assez basique et non pas approfondie dans son analyse, mais elle sert à démontrer le rôle éthique du géographe contre ces «faits nouveaux». Aujourd’hui on en sait davantage sur les symptômes de cette crise et on possède plus d’outils, données, logiciels pour aider à analyser la grande quantité d’informations, à une époque où l’information est plus abondante et relativement plus facile d’accès.

Malgré ce qui précède, l’auteur allègue que l’analyse marxiste s’impose de plus en plus comme la meilleure explication des diversités des aspects régionaux de la crise. Raisonnement actuellement très discutable, surtout après l’échec du système socialiste à la fin des années ‘80.

On peut dire, en guise de conclusion définitive, qu’il semble clair que la géographie est une arme vitale pour faire la guerre, et non seulement cela, mais aussi son importance dans la stratégie la rend vitale dans plusieurs autres domaines (politique, économique, commercial, etc.).

Cependant, on doit ajouter que la position de Lacoste pourrait paraitre extrême, puisque de nos jours l’étude de la géographie, au moins au niveau universitaire, est plus grande et plus accessible que celle à laquelle lui-même faisait mention, bien qu’il soit vrai que l’étude de la géographie au niveau scolaire est déficiente et est  maintenue comme une question marginale.

Cependant, comme Lacoste le met en exergue, dans les dernières années, un tel problème commence à être résolu, en particulier dans les universités.

Cette évolution peut être considérée comme une étape importante, considérant que les mêmes universitaires qui se débarrassent lentement du «rideau de fumée » seront les futurs géographes.


AUTORE

Massimo Pascarella. Laureato in “Scienze politiche e relazioni internazionali”, possiede un Master in “Analisi d’intelligence e conflittualità non convenzionale”. Collabora con il quotidiano nazionale boliviano “El Deber” e con vari Think Tanks italiani occupandosi dei conflitti e dei cambiamenti di potere nel Vicino Oriente e dell’analisi dei gruppi jihadisti