Tchetchenie: un pays stable ou le prochain echèque du Kremlin?

La Tchétchénie est un territoire vital pour Moscou. En effet, la Russie a toujours été intéressée par la Tchétchénie en raison de son importance stratégique représentée par l’accès à la mer Noire et à la mer Caspienne ainsi que de la connexion russe de gazoduc et oléoduc avec l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan.

Actuellement le Kremlin présente la république tchétchène comme une de ses meilleures réussites en matière de politique interne, administration des régions périphériques, gestion de la zone de crise et développement de la région du Caucase du Nord. Grozny est devenu le meilleur succès russe. L’un des symboles majeurs de ce succès est le projet de reconstruction et de développement économique qui a été financièrement promu par la Fédération de Russie.

Aujourd’hui, la capitale de la république tchétchène est complètement différente de l’ancien Grozny détruite par les forces russes au cours des deux conflits; il est fièrement et avec enthousiasme présenté comme une ville moderne et une capitale futuriste, un point de rendez-vous pour les célébrités, le “théâtre” exemplaire pour les événements internationaux, fédéraux et locaux, un centre d’attraction pour les musulmans russes et régionaux, et le “bastion” du pouvoir de Ramzan Kadyrov.

Il est possible d’affirmer que, après l’assassinat de son père Akhmat Kadyrov au stade Dynamo de Grozny, Ramzan Kadyrov a commencé sa prise du pouvoir en Tchétchénie. La stratégie de Kadyrov et la volonté de Poutine ont poussé Alkhanov à démissionner le 2 Mars 2007, permettant à Ramzan de devenir le leader incontesté en Tchétchénie et de commencer son «règne de terreur».

Au cours de ces années de leadership Kadyrov a gouverné le pays comme un dictateur contrastant toute forme d’oppositions politiques. En réalité en Tchétchénie il n’existe aucune opposition et Edinaya Rossiya (Russie unie) peut être considéré le seul parti actif. Kadyrov a travaillé dur pour créer son pouvoir en utilisant la stratégie de menacer, kidnapper, torturer et tuer ses ennemis. La liste des chefs de guerre tchétchènes,  journalistes et militants des droits de l’homme qui ont été tués dans des circonstances suspectes est longue.

Tous ces épisodes ainsi que les persécutions et les attaques contre les groupes de défense des droits de l’homme soulignent le climat de peur qui persiste en Tchétchénie perpétré par Kadyrov et son armée privée qui, selon le rapport rédigé par Ilya Yashin, a atteint le nombre de 30.000 soldats. Dans le rapport, il est indiqué que seule la Tchétchénie détient une armée privée élaborée en fonction de la nationalité, ce qui est contraire à la loi russe. Selon Yashin, cette armée privée pourrait être considérée comme le groupe militaire le plus opérationnel au combat en Russie. Même si la plupart des soldats sont des employés officiels du ministère de l’Intérieur et au service des forces militaires internes, ces forces armées sont en réalité fidèles au chef de la Tchétchénie et sous son commandement.

Kadyrov utilise cette armée privée pour gouverner et contrôler la Tchétchénie, mais aussi pour soutenir la Fédération de Russie dans ses opérations militaires, par exemple en Ukraine et en Syrie. De plus, la République de Tchétchénie détient un centre international pour la formation des forces spéciales dans la ville de Gurdemes, celui-ci financé par des investisseurs privés en provenance de Russie. Afin d’élargir son armée privée avec des soldats hautement qualifiés, Kadyrov a créé le programme Jeune forteresse dont le but est de préparer les jeunes combattants.

Kadyrov a non seulement utilisé la répression politique et les forces militaires, mais aussi la religion islamique comme un outil permettant de gouverner et contrôler la république tchétchène. Son lien avec le monde musulman remonte au temps du conflit tchétchène lorsque Ramzan pris part à la guerre sainte en luttant aux côtés des futurs ennemis de la Tchétchénie et de la Russie. Kadyrov a également favorisé l’islamisation de la Tchétchénie sous sa direction, en transformant une république de la Fédération de Russie en enclave musulmane où “la charia est supérieure à la loi russe” et les “ennemis de l’islam doivent être tous supprimés”. En 2007 en Tchétchénie un édit a été adopté interdisant les femmes et les filles sans voile à se présenter dans les écoles, les universités et d’autres bâtiments publics. En 2009 Kadyrov a ouvert le Centre de médecine islamique à Grozny où l’on trouve des spécialistes dans l’exorcisme des djinns et dans lequel le Coran et l’islam sont considérés comme étant le seul moyen de guérir la maladie en général et les maladies psychologiques.

Le comportement de Kadyrov concernant l’islam et l’islamisation de la société tchétchène pourrait être considérée comme une des étapes du projet du chef de la Tchétchénie ayant pour objectif de devenir la figure de proue de la oumma musulmane (communauté) en Russie ainsi que l’un des principaux points de contact entre la Fédération de Russie et le Moyen – Orient qui a augmenté sa popularité parmi les musulmans.

Le pouvoir de Kadyrov a été garanti par le support de Poutine et les aides financières russes, deux facteurs qui ont joués un rôle important dans la région. Mais, malgré les progrès, à la fin du programme fédéral  2002-2012 le pays était toujours dépendant du Kremlin, à défaut de créer un marché indépendant, capable d’attirer les investissements directs étrangers. L’un des principaux problèmes économiques est la corruption ainsi qu’un système central dirigé par la famille et l’élite de Kadyrov

En 2015, Mikhaïl Khodorkovski, fondateur de Open Russie, a publié une vidéo documentaire intitulée «La famille», affirmant que tous les Tchétchènes doivent donner un pourcentage de leur salaire à la Fondation Akhmat Kadyrov, organisation dirigée par la mère de Kadyrov, Aymani, et décrit par Kommersant comme l’une des ONG les moins transparentes. Selon le site officiel, la Fondation a été créé après la mort du Akhmat Kadyrov pour honorer l’homme “qui a atteint son objectif d’arrêter la guerre”, fournir une aide charitable aux citoyens nécessiteux et créer des emplois pour la population. Cette déclaration ne trouve pas de confirmation avec le manque de fonds et de transparence.

Quel est l’avenir pour la Tchétchénie? Démocratie, dictature ou anarchie ?

En 2014, avec la menace croissante de Daesh en Irak et en Syrie, Christiane Hoffmann a écrit un article provocateur publié par le journal allemand Spiegel International où elle a déclaré que la guerre civile et le chaos sont considérés comme étant pire que la dictature, et que l’alternative n’est pas nécessairement la démocratie, mais dans de nombreux cas l’anarchie.

En effet, de nos jours la région MENA représente l’échec du processus démocratique commencé en 2011. La situation actuelle en Irak, en Syrie, en Egypte et en Libye est de chaos e de anarchie et en opposition avec celle des anciennes républiques soviétiques dans le Caucase et l’Asie centrale, où la dictature et les formes de gouvernement caractérisés par des dirigeants forts aux côtés de leur famille sont courants mais il n’y a pas l’anarchi. En particulier en Tchétchénie, un régime fort soutenu par le Kremlin semble mieux qu’un processus démocratique qui aurait pu conduire au chaos ou à l’anarchie et ainsi assoupli les conflits internes.

Comme l’a déclaré le Premier ministre de la Fédération de Russie Dmitri Medvedev, la Tchétchénie est “une des cartes de visite de la Russie”, un modèle politique russe que le Kremlin a essayé d’adapter et d’appliquer dans le reste du Caucase du Nord et qui pourrait être utilisé en Syrie en essayant de soutenir financièrement et militairement un chef local, dans ce cas Bachar al-Assad, avec l’objectif d’établir un avant – poste russe dans la région.

Ce modèle politique présente toutes ses erreurs quand on regarde la République tchétchène qui est devenue un “Etat autonome” à l’intérieur de la Fédération de Russie, où l’islam et la charia sont les lignes directrices pour les comportements de la population alors que la sécurité et la stabilité sont garanties seulement par un grand déploiement de forces militaires et de police. Kadyrov a été en mesure d’exploiter la politique de “Tchétchénisation” aidée par le Kremlin ainsi que de promouvoir sa politique d’«islamisation». De cette façon, il a créé un climat de peur où le peuple préfère suivre ses «enseignements» pour éviter la répression de son armée privée , alors qu’en lui-même il exprime un grand sentiment de vengeance.

Après l’attaque du 4 Décembre 2014 qui a causé 26 victimes et l’attaque en mai dernier, il est possible d’affirmer que la Tchétchénie est toujours une cible de groupes terroristes islamistes où la dictature ne peut pas opprimer et éliminer toute forme de dissidence. L’idée russe et tchétchène d’un régime fort capable de contrôler tout le territoire et sa population est contraire avec la réalité parce que la dictature politique et le désespoir social créent le instabilité qui alimentent l’extrémisme religieux.

Par conséquent, la République tchétchène et les questions sur sa situation actuelle persistent à être l’un des principaux problèmes politiques russes. Récemment Ramzan Kadyrov a été confirmé chef de la république après les rumeurs de la fin de son “amitié spéciale” avec Vladimir Poutine. L’épisode prouve que le Kremlin n’aurait pas pu compter éternellement sur Ramzan Kadyrov, dont la direction a été garantie par le soutien économique et militaire russe et le pacte informel conclu entre la famille Kadyrov et Vladimir Poutine. L’impossibilité de continuer pour les prochaines années avec le binôme Kadyrov – Tchétchénie implique la nécessité de trouver une nouvelle solution gouvernementale dans le pays et à mieux évaluer les effets et les faiblesses de la politique du Kremlin dans la région.

Il est impossible de comparer la Tchétchénie avec d’autres républiques du Caucase du Nord en raison de son évolution politique et idéologique: de nos jours, le Kremlin ne peut pas supprimer Kadyrov avec la même stratégie utilisée au Daghestan, au Kabardino-Balkarie, en Ingouchie ou en Ossétie du Nord parce que la seule alternative politique pour la république est d’avoir un leader non reconnu ou un leader extrémiste lié à des groupes djihadistes.

Malheureusement la Tchétchénisation promu par le Kremlin et l’expansion de l’islamisation perpétrée par Kadyrov ont transformé la république tchétchène en un pays où la dictature semble être le seul moyen précieux pour gouverner et éviter l’anarchie ou la propagation des groupes religieux extrémistes. En effet, à l’heure actuelle en Tchétchénie il n’existe pas d’opposition politique. Les seuls antagonistes sont ceux qui ont rejoint le militantisme et les groupes religieux extrémistes ou les dissidents.

En conclusion, aujourd’hui la République tchétchène est l’un des pires échecs du Kremlin. Avec la crise économique en Russie en raison de la baisse du pétrole et les sanctions de l’Union européenne imposées après la crise ukrainienne, le Kremlin ne peut pas continuer à soutenir le Caucase du Nord et la Tchétchénie, en particulier avec une énorme quantité d’aides financières. En outre, une variation hypothétique du pouvoir au Kremlin ou une future faiblesse politique de Poutine pourrait affecter directement la direction de la Tchétchénie et de Kadyrov qui présente un manque de soutien public, mais pourrait aussi animer les nouveaux besoins d’indépendance tchétchène et par consequant créer une nouvelle période de chaos et d’anarchie dans le pays.


AUTORE

Giuliano Bifolchi. Analista geopolitico specializzato nel settore Sicurezza, Conflitti e Relazioni Internazionali. Laureato in Scienze Storiche presso l’Università Tor Vergata di Roma, ha conseguito un Master in Peace Building Management presso l’Università Pontificia San Bonaventura specializzandosi in Open Source Intelligence (OSINT) applicata al fenomeno terroristico della regione mediorientale e caucasica. Ha collaborato e continua a collaborare periodicamente con diverse testate giornalistiche e centri studi.